Le trapèze

Publié le par Véronique Amans

 

Il n’y a pas de sang.

Juste une petite tache sur le sol sous l’oreille gauche. Presque noire, comme une ombre. Il n’y a pas de souffle non plus. C’est pour ça que je sais qu’elle est morte. Elle est tombée bien à plat. Elle n’a même pas essayé un mouvement, elle a fait la crêpe.

Je le sais bien, je l’ai vue.

Lui là- haut, il n’a pas essayé un mouvement non plus, il est resté à se balancer les bras ballants, jusqu’à ce que le trapèze s’arrête, bêtement, là au milieu. Alors il s’est assis, tandis qu’en bas, sous un drap, la civière emportait Bella.

Puis Lucas a crié :

- Allez Carlos descends, fais-le au moins pour ta petite, pour Lola.

Quand j’ai entendu mon nom, ça a été, comme une sonnerie de réveil, alors j’ai couru derrière la civière, j’ai hurlé « Maman ». J’ai couru en sanglotant, j’ai couru sans rien voir avec toute cette eau dans les yeux, et les hoquets qui m’asphyxiaient. Une main ferme m’a attrapée, c’était Johnny le dompteur. Il m’a serré contre lui, je me débattais. Par dessus son épaule, j’ai vu le trapèze qui se balançait et reprenait de l’élan, et mon père qui saisissait enfin la corde pour descendre. Puis j’ai vu Ramon qui sanglotait sur le corps de maman en disant :

 -Pourquoi c’est pas moi qu’il a lâché, pourquoi c’est pas moi, le salaud ?

Et puis Josy est arrivée et m’a emmenée dans sa caravane, en me parlant doucement et en m’embrassant. Je crois que j’ai vomi, puis j’ai dormi, longtemps, très longtemps.

 

Alors voilà, ce soir ce n’est plus Bella, Carlos et Ramon, Ce soir, c’est moi Lola , et Aldo, et Marco. C’est la même histoire, la même histoire d’amour, la même histoire tueuse.

Ce soir, je te comprends un peu mieux, Bella. Même si depuis toutes ces années, je l’ai revue cent fois la scène, ce soir, c’est moi qui la joue. Comme toi, comme eux. Je ne sais pas si je ferai la crêpe aussi bien que toi ou si c’est Marco qui fera son dernier vol.

Je ne sais rien. Juste qu’Aldo a refermé doucement la porte sur nos corps nus enlacés, en baissant les yeux pour ne pas croiser mon regard.

Marco ne sait pas qu’il nous a vus, je n’ai rien dit.

Je ne sais rien Bella. Rien de ce que voulait dire ce baiser qu’Aldo m’a donné encore plus tendrement que d’habitude avant que je monte sur l’échelle de lumière.

Je regarde Marco qui grimpe à son tour et qui s’élancera après moi.

Je pense à toi Bella, à, ta jeunesse, à ta beauté, à ta hardiesse, à ta folie aussi. Je pense à ne pas me raidir, peut être que ça fera moins mal. Faire la crêpe.

Oui, peut être que je sais maintenant.

Je sais une autre chose aussi. Ma fille à moi, ma fille que j’ai appelée comme toi, Bella, eh bien tu vois ce soir, elle, au moins, elle n’est pas là.

 

Publié dans Nouvelle

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