Cannes 2019

Publié le par inconnu

Cannes 2019

CANNES 2019

 

Le jeune Ahmed n’avait jamais vu l’Atlantique. Il était arrivé de Syrie quelques mois plus tôt, et avait traversé l’Europe à pied, avec ses compagnons d’infortune. La mort ne meurt pas ici, pensait-il, et il se trouvait trop vieux pour mourir jeune. Alors il avait pris la grande décision, celle de partir, de fuir la guerre. Mektum my love lui avait dit Sybil, celle qu’il aimait, qu’il avait tant de mal à quitter. Il avait laissé derrière lui les plus belles années d’une vie agréable, et mis fin à la romance familiale avec la femme de son frère. Surtout, il avait abandonné son groupe de musique, les Rocketman, ainsi que Little Joe, son ami de toujours.

La route de l’exil avait été longue, harassante et dangereuse. Mais pleine de belles rencontres et de surprises. Une vie invisible, hors-normes, dans laquelle être vivant et le savoir restait la clé de la survie. En Italie, il s’était lié d’amitié avec Oma, un africain venu du Mozambique, qui la nuit, jouait au siffleur pour attirer les bacurau, les engoulevents. Des migrants comme eux ! Un jour de printemps, il est enfin arrivé dans le sud de la France. La ville était en fête et on avait déroulé un tapis rouge jusque dans la rue. Des femmes extraordinairement belles s’y faisaient applaudir et photographier. Quand ils se sont approchés, Frankie, le videur, les a trouvé bien trop misérables. Il les a confiés à Mathias et Maxime, qui ont écouté leur histoire et les ont hébergés une nuit, chambre 212 d’un petit hôtel. Leur plus belle nuit depuis six mois !

La traversée de la France n’avait pas été simple, une vie cachée, une vie de parasite, mendiant leur nourriture ici ou là. Arrivés à Calais, Oma avait réussi à passer, mais Ahmed s’était fait refouler comme tant d’autres. Il avait fait son trou à Roubaix, une lumière de vie, une étincelle qui avait rallumé son feu intérieur. Douleur et gloire, il y vivait de petits boulots, conseillé par Jeanne, l’infatigable bénévole. Il ne risquait plus sa vie ni sa liberté à tout instant. Il s’était remis à rêver d’avenir, et ce n’était plus le mythe américain, once upon a time in Hollywood, mais les grands espaces canadiens qui occupaient son esprit vagabond. Dans sa Cordillère des songes, ce doit être le ciel qui le fascinait, ou bien le lac aux oies sauvages qu’il avait vu un jour à la télévision. Il se voyait là-bas désormais, et plus au pays natal. D’ailleurs le dernier texto de Little Joe « désolé, nous te manquons » l’avait décidé à repartir. Le traître, il veut me faire revenir, pensa-t-il !… Le lendemain, Ahmed embarquait au Havre sur un porte-conteneur à destination de Montréal. Tel un nouvel Adam dans un monde nouveau, il s’était promis, dans sa vie future, de se mettre à la peinture, de faire enfin le portrait de la jeune fille en feu, Sybil, la belle syrienne qu’il n’oublierait jamais.

Publié dans Nouvelle

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