le palais doré

Publié le par Fred Tengam

le palais doré

 

Dans ce palais doré

 

Dans ce palais doré flottant dans les plis de ma mémoire, une fraicheur exquise apaise mon cœur. C'est un doux mélange de jasmin en fleurs et de roses puissantes exhalant une vapeur savoureuse embaumant mon jardin. Encerclée d'images heureuses d'un amour au souffle de sel, de vent et de mer, je me noie chaque instant avec délice. Les couloirs du souvenirs sont un linceul de tendresse infinie. Ils diffusent un parfum de lilas aux premières heures du printemps. Les saisons passant enrichissent les couloirs de saveurs nouvelles et inconnues. Dans ce palais aux cendres encore chaudes, mes entrailles se nouent en un regard plaintif. Il y aura toujours ce parfum de toi brulant en mon cœur comme un encens envahissant l'air jusqu'à saturation.

 

À partir de mots prélevés dans un poème d'Anna de Noailles

 

J'ai des souris dans ma vie

j'ai des souris dans ma nuit

Ça gratte au fond de mon cœur

Ça laisse entrer le malheur

Gratte gratte encore

dans ma drôle tête,

Personne n’est à la fête

Gratte gratte encore

j'oublie tout,

je me fiche de tout

Je vois passer le défilé

Sans voir la journée qu'a filé

Je reste à côté de la plaque

La tectonique panique

Je prends mes clic et mes claques

Submergée de musique

J'oublie vous,

Et m'en fiche de tout

Abonné absent

Un Regard océan

Sans voix

sans toi

Il fait trop noir

Je perds espoir

Je cherche toujours, les sourires croisés

Sur les chemins abandonnés

Mais où es tu ma jolie ?

Laisse tomber les ennuis,

les souris qui grattent,

les pensées qui fâchent

Em brassée de fleurs

C'est bientôt l'heure

Sans voix

sans toi

Il fait trop noir

 

La pince à linge

Faite de bambou,

Je pince,

J’en pince pour vous,

Et je pense à vous à chaque coup de pince

De vos mains sans hésitation

D’un élan si doux presque caressant vous me pincez

sur.vos chaussettes par paire

Ou bien encore dans ce claquement sec du drap gorgé d’eau vous saisissez une armada de pinces cousines pour stabiliser les envolées colorées.

Avec sa délicatesse, j’affectionne le pincement précis sur la belle lingerie

je me tiens à carreaux et ne fais pas un pli

Appuyée en douceur sur le fil et je ne fais qu’un avec la dentelle.

A moi seule je tiens le linge sur un fil

Et faute de tenir le bon fil

je reste en équilibre accrochée avec force

contre le sifflement du vent.




 

Elle est si petite que j’aurai pu la perdre cent fois, cachée au fond du tiroir elle attend le moment propice pour sortir son doux crin noir et venir chatouiller la poussière. C’est de ma grand mère que je la tiens, cette brosse au manche poli par les doigts habiles des anciennes. D’un geste généreux, elle colle le manche fin et long en buis chaud et tendre au creux de ma main, semblant me confier un trésor à protéger des envieux et des curieux. Pas de démonstration futile juste une main potelée contre la mienne apportant une douce chaleur à mon cœur. Son regard accompagne ses mains et il m’enveloppe de fierté, celle d’être sa petite fille. Je la vois dans sa cuisine usant avec délicatesse le noir crin pour libérer des saletés les joints du carrelage. La danse continue s’entortillonant dans le bec verseur de la théière. Rien ne sert de s’énerver, la brosse a craint de se faire avaler par le trou de l’évier quand de son bois solide elle fut repêchée par les doigts boudinés de mémé.



 

Le regard noir

Elle marche toute droite de noir vêtue, une cruche légère au bras sous les grands arbres de la palmeraie. Sous le voile noir brodé de perles et de métal doré, un regard chargé de khôl me pique en pleine torpeur. Épuisée de cette longue marche forcée, adossée au puits, je suis l'intrus, celle qui dérange que l'on chasse à grands cris ou que l'on ignore. L’esprit vidé de substance et le corps rendu inerte de moiteur. Les femmes fières avancent pieds nus sur le sable chaud en longue file indienne, elles suivent la berge et défilent une à une devant le puits. Recroquevillée sur moi même je suis fusillée par l'assaut des regards perçants sous leurs voiles des porteuses d'eau. Enfants, jeunes mères ou plus âgées, elles se succèdent au puisage, à la source de vie s'écoulant de la terre. Aspergée de solitude et de fatigue, leurs regards entrent au plus profond de moi et mon âme les suit sur le chemin du retour. L'eau nourricière berce leurs pas devenus lents au détours des palmiers dattiers pour retrouver la maison, l'abri de palme. Là autour d’une simple natte, la famille élargie se regroupe avec le sourire du partage, de l’effort et du poids des années de chaleur.

Un seul regard de cette femme sans âge et me voilà happée comme une proie sans défense. Elle approche de moi dans un froissement de tissus, envahissant mon esprit vulnérable. Harponnée je me lève enchaînée aux traces de ses pas dans le sable brulant. Je glisse au rythme de cette femme liane, fluette et droite, portant sa cruche lourde d'eau. Je suis aspirée, ensorcelée par ce regard, je ne maîtrise plus rien. Cette démarche fluide et aérienne caresse le sable doré et me donne un nouveau souffle. L'air semble enfin retrouver le chemin de mes poumons assoiffés de vie. Non je ne vais pas finir assaillie par la sécheresse au creux de la palmeraie. Je reprends vie dans la danse des pas qui me précèdent et me sortent du trou noir. Ce regard si different des autres offre son éclat de vie pénétrant comme un scalpel affuté. En perdition entre quelques rares cultures irriguées, je prends appuis sur ses pas accrochée aux flottements du tissus devant moi dans un dédale vertical de ces troncs de géants fleurtant avec l'azur. Les mots restent sous silence. Seuls les gestes, les regards s'installent entre nous dans un jeu de communion appartenant à la magie de l'instant. Une main sur la poitrine et quatre doigts qui s'en décollent, sourires échangés, 4 enfants pour elle, deux doigts lui répondent pour moi, rires complices. Il a suffit de la puissance de son regard, étincelle noire, pour me sortir de la léthargie, de la fatigue du puits et de me transporter dans la hutte de palme. Elle joue avec moi, coiffe mon visage d'une étoffe verte, ferme le tissus d'une broche argentée sur l'épaule et tire ajuste, regarde son travail. Je suis sa fille, son amie. Elle laisse éclater son rire face à ma docilité, ma surprise. Ce visage aux sillons ensoleillés de rires et asséché de chaleur reste gravé en ma mémoire.

 

Fred Tengam

Publié dans Nouvelle

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